Comment les trombones deviennent des trombones.

Aussi loin que je puisse me rappeler, je ne me souviens pas m’être levé à l’aurore pour entamer ma table des multiplications ou pratiquer à attacher mes lettres. J’engloutissais une toast de beurre de peanut et je me laissais avaler au coin de la rue par le monstre jaune.

Même les weekends, les rares fois où je me souviens avec exactitude avoir entre-baillis mes paupières avec effervescence, c’était pour lire un livre. Au début, c’était des petits romans de Roch Carrier, de Chrystine Brouillet et les insupportables histoires d’Ani Croche de Bertrand Gauthier. C’était des sucreries pour mon imagination sans le désavantage des caries.

Je ne peux même pas appeler cet amour des romans une révélation : j’y baigne depuis ma tendre enfance. Lors des déménagements, il y eut toujours plus de boîte de livres que de cartons de vaisselles et de cuisine, par exemple. Les innombrables bibliothèques obèses de la maison m’ont toujours fait croire que nous étions riches. Des privilégiés avec les poches pleines de mots.

Cet héritage porte également le nom de ma grand-mère. Pour elle, un cadeau possédait immanquablement une première et une quatrième de couverture. De Harry Potter aux livres d’histoire sur les Tonneliers du Québec, j’ai eu droit à un registre épatant et bigarré de romans et d’ouvrages fascinants. D’ailleurs, si j’ai en moi ce jardin d’hiver immuable, bouffi d’orchidées et d’opportunités affriolantes, c’est en partie par l’entremise de son amour des mots.

Moi, quand j’ai croqué dans la pomme, c’était les classiques de la littérature que ma mère possédaient dans ses rayons. Un labyrinthe instructif qui fût mon exutoire durant mon secondaire. Plusieurs noms se côtoyaient au quotidien : Sartre, Camus, Baudelaire, Pennac, Auster, Hesse, Tolstoï, Racine. Tout le bataclan qu’un baccalauréat, une maitrise et un amour incandescent de la littérature autorise décemment à garnir une bibliothèque.

On peut trouver la littérature élitiste et parfois ennuyante et lui reprocher à tort ou a raison d’être prétentieuse ou inutile. Je ne serai jamais de cet avis, au risque de porter toute ma vie une étiquette bourgeoise telle une couronne indélébile.

Aimer lire, c’est accepter de croire en l’espoir ou en sa naissance ultérieur. Qu’importe les malheurs qui nous écrasent et les risques qui nous mordent sans cesse les doigts. Le plaisir de la lecture est le cataplasme ultime.

Gamin, mon aversion pour les lettres attachées se résumait à cette toute petite vérité d’enfant : je les préférais en liberté. Comme une nuée d’oies blanches dont la désinvolture fait écho dans le ciel. Aujourd’hui, j’ai compris que même en lettres attachées, les mots n’ont de frontières que celles que l’on crée.

2 Comments

  1. J’avais franchement hâte que tu pondes un petit nouveau. Encore une fois je suis épaté par la qualité de tes phrases et par la beauté de tes mots. Tu me fais du bien et je ne suis sûrement pas la seule. Vivement (déjà!) le prochain texte. 🙂

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